Rencontre avec Carson Butterbaugh
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- 29 avr.
- 5 min de lecture
Donner forme à ce qui se ressent

Rencontrer le travail de Carson Butterbaugh, c'est faire l'expérience de quelque chose d'assez rare : des toiles qui ne cherchent pas à être comprises, mais à être traversées. Pour The Shape of Feeling, son premier solo show à la Galerie Grécourt, le peintre américain s'est installé plusieurs semaines en résidence au Pays Basque, loin de l'agitation urbaine, au plus près de la nature et de la lumière atlantique. Nous l'avons interrogé sur sa pratique, son rapport au mouvement, à la couleur, et à ce fil invisible qui relie la peinture à la vie.
1. Tu es né et tu as grandi à Hawaï, entouré par l'océan et la nature. Comment cette enfance a-t-elle façonné ta façon de peindre aujourd'hui ?
La façon dont mon enfance influence ma peinture reste encore un peu mystérieuse pour moi. Certains aspects me semblent évidents, d'autres restent plus intuitifs et difficiles à définir.
Hawaï est l'un des endroits les plus vibrants et vivants que j'aie jamais connus, et j'ai eu la chance d'y grandir, entouré d'une famille et d'une communauté qui me sont chères. Son influence est partout dans mon travail, dans les éléments naturels, la vibrance des couleurs, le mouvement des figures. Mais il y a aussi beaucoup de choses qui restent inconnues. Je n'en suis qu'au début de la compréhension de ce que ce lieu a façonné en moi.
2. Tu as été formé à la peinture classique à Barcelone, et pourtant ton travail s'éloigne clairement du réalisme strict. Comment tu décrirais cette évolution ?
Après des années de formation au réalisme classique, je savais que je voulais m'en émanciper. Je ne savais juste pas comment. Ce qui a tout changé, c'est de me donner la liberté d'expérimenter et d'échouer.
Au fil des toiles, j'ai commencé à découvrir des tendances que je voulais suivre, une attraction vers le mouvement, vers une touche plus organique, vers une rupture avec la rigidité du réalisme. Ce processus m'a conduit vers un espace figuratif qui ne s'inscrit plus dans le réalisme. En même temps, les fondamentaux que j'ai appris, le dessin d'après nature, la structure, la technique, restent la base de tout ce que je fais. Ils sont présents à chaque étape du travail.
3. Pour The Shape of Feeling, tu as peint en résidence au Pays Basque. Qu'est-ce que ce
territoire t'a apporté ?

Après des années en ville, j'avais un besoin fort de retrouver quelque chose de plus proche de mon enfance, entouré de nature. J'avais découvert le Pays Basque à 15 ans et m'y étais toujours senti connecté, donc le choix de travailler là pour cette exposition s'est imposé naturellement.
J'avais un atelier calme près de l'océan, entouré d'arbres et d'oiseaux. Je me suis retrouvé à observer constamment, à essayer de résoudre des questions dans mes toiles en regardant de plus près ce qui m'entourait. Ce corpus d'œuvres commence à s'ouvrir davantage à l'atmosphère et à l'air libre, les montagnes bleu-violet au loin, la lumière chaude sur les feuilles, les oiseaux portés par le vent. Ces moments se sont glissés directement dans les peintures.
4. Tu parles souvent du surf et du flow comme métaphore de ta pratique. Comment tu trouves cet état devant une toile ?
Je ne pense pas comprendre un jour pleinement comment une vie entière dans l'océan affecte ma peinture, mais la sensation, elle, m'est familière.
C'est difficile de mettre ce type d'intuition en mots concrets, mais j'ai toujours ressenti le besoin de créer du mouvement, de faire qu'une peinture immobile semble vivante. Avec le temps, j'ai commencé à percevoir un parallèle avec le surf, pas seulement l'acte en lui-même, mais cette façon de lire l'énergie d'une vague au moment où elle se forme et se brise.
5. The Shape of Feeling, d'où vient ce titre ?
Ce qui m'a d'abord attiré vers la peinture, c'était le portrait, en particulier les portraits porteurs d'une forte présence émotionnelle.
Avec le temps, j'ai réalisé que peindre n'est pas seulement une question de ce que le spectateur ressent, mais aussi une façon pour moi de traverser des émotions que je ne comprends pas entièrement. Je crois qu'il existe une sorte de sentiment universel que nous portons tous, et avec ce corpus d'œuvres, je voulais m'en approcher.
Nous vivons dans un monde hyperstimulé, et il peut être difficile de rester connecté à soi-même. La peinture me permet de revenir à cet endroit. Au fond, j'essaie de donner forme au ressenti, le mien, et quelque chose de plus partagé.

6. Tes figures sont souvent ambiguës, leurs visages peu définis. Pourquoi ce choix ?
Cette ambiguïté est un choix conscient. Je veux laisser de l'espace à l'interprétation. Une toile peut contenir de nombreuses significations, mais plus un visage devient défini, plus cet espace se rétrécit.
En même temps, il se passe aussi quelque chose d'inconscient. La fusion avec les éléments naturels, et le mouvement que j'essaie de créer, me pousse souvent à "briser" la figure, même si mon intention initiale était différente. Cette tension entre réalisme et abstraction est quelque chose dont j'ai besoin, et que je continuerai d'explorer.
7. Ta palette est très reconnaissable. Comment tu travailles la couleur ?
J'ai passé beaucoup de temps à l'académie à expérimenter la couleur, tester, échouer, affiner. Cette période m'a donné une grande familiarité avec les pigments et les combinaisons.
Avec le temps, certaines couleurs sont devenues essentielles à mon travail, à travers mes propres recherches et en étudiant les peintures qui m'attiraient. Ma palette est en constante évolution. Si je vois quelque chose que je ne sais pas encore faire, je suis prêt à la faire évoluer. La seule constante, c'est que j'ai toujours été attiré par des couleurs riches et saturées.
8. Quel est le point de départ d'une toile ?
La plupart des idées arrivent en éclairs, parfois en observant un moment, parfois de nulle part.
J'ai souvent de la clarté après une activité physique, quand mon esprit est plus calme. De là, j'explore l'idée à travers des croquis, la photographie, des outils numériques, tout ce qui aide à la rendre tangible. Il est important pour moi que mes références ne soient pas trop précises au départ. J'aime laisser de l'espace à l'improvisation, suivre le courant naturel de la toile et ce qu'elle demande dans l'instant. Garder les études préliminaires simples me permet d'entrer dans l'état intuitif que j'aime le plus.
Je suis aussi constamment influencé par la peinture historique, en particulier celle de la Belle Époque. Leur maîtrise de la lumière, de la structure et de l'émotion est quelque chose que j'essaie toujours d'absorber et de réinterpréter.
9. Certaines toiles montrent deux figures qui semblent fusionner. Qu'est-ce que cela représente ?
L'idée que nous sommes séparés les uns des autres me semble être une illusion, et une source de beaucoup de souffrance. Rapprocher les figures est une façon de résister à cela. En tant que peintre, j'ai la liberté de briser les règles physiques et de créer ma propre logique.
Cette tendance à fusionner les formes vient naturellement. C'est une façon d'exprimer la connexion à son niveau le plus fondamental.
10. Qu'est-ce que tu espères que les gens ressentent devant ton travail ?
J'espère qu'ils ressentent quelque chose de fort, d'intense, de passionné.
Nous n'avons qu'une seule vie pour le ressentir.



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