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Rencontre avec l'artiste Nelio

peindre à la lisière de l'inconnu


Ton travail oscille souvent entre abstraction et paysage. Lorsque tu commences une peinture, pars-tu d’une image précise ou le paysage apparaît-il progressivement au fil du processus ?

Même si je dessine beaucoup, je n'utilise quasiment plus d'esquisse pour mes peintures. J'accorde davantage d'importance au processus qu'à la réalisation d'une idée préexistante. Ce qui m'intéresse, c'est d'expérimenter, d'apprendre en faisant, et d'explorer de nouveaux territoires.

Selon les contextes ou les séries, je mets en place certains cadres de travail ouverts et évolutifs, qui me permettent ensuite de laisser place à l'improvisation. Cela maintient une cohérence avec mon langage visuel tout en rendant le développement de l'oeuvre imprévisible.


Dans ce type de peinture, le geste et l'inconscient jouent un rôle prépondérant : la composition se construit dans l'action, entre perte de contrôle et décisions conscientes. Je suis alors à la recherche de l'informe, comme si j'explorais un territoire inconnu.

C'est progressivement que des paysages ont émergé dans certaines œuvres, comme des vues aériennes de champs colorés, ou parfois à travers l'apparition d'une ligne d'horizon. Je tiens à rester dans l'abstraction, mais cette évocation m'intéresse : elle introduit une profondeur presque narrative, sans basculer dans la figuration.

Dans certaines séries où j'explore plus directement cette dimension, il m'arrive toutefois de partir d'une esquisse plus figurative, que j'efface ensuite au cours du processus.


Le titre de l’exposition Mirage évoque la perception, l’illusion et des réalités changeantes. Comment cette idée résonne-t-elle avec ta pratique et les œuvres que tu as réalisées pour cette exposition ?

La perception n’est jamais stable : une même image peut générer des lectures différentes selon la personne qui la regarde. C’est particulièrement le cas dans l’abstraction, où rien n’est imposé.


Dans une peinture comme 2602081544, par exemple, la lecture reste ouverte : l'oeuvre est abstraite, mais on peut y voir un paysage, sans jamais pouvoir le fixer complètement. Ce qui apparaît peut évoquer autant une scène paisible de coucher de soleil qu’une vision plus inquiétante, de guerre ou d'incendie.

C’est précisément dans cette incertitude que le travail m’intéresse. Une peinture me semble aboutie lorsqu’elle parvient à maintenir plusieurs niveaux de lecture, sans en privilégier un seul, et à faire émerger des sensations parfois contradictoires.


Ces tensions entrent en résonance avec ma perception du monde : un espace instable, traversé à la fois par des formes de violence et par des moments de beauté. La peinture devient alors un lieu de projection, où ces réalités peuvent coexister sans être figées.



Ta pratique va des fresques monumentales dans l’espace public à des peintures plus intimistes réalisées en atelier. Comment ce changement d’échelle influence-t-il ta manière de composer, de peindre ou d’utiliser la couleur ?

Le changement d’échelle transforme d’abord le rapport au corps. Même si j'arrive parfois à transposer certaines conditions extérieures en atelier, l'engagement physique est plus intense lors de la réalisation d'une fresque, et la relation avec le mur est plus immersive.

Dans l’espace public, une peinture est indissociable de son environnement. Elle se construit toujours en relation avec un lieu précis : l’architecture, les couleurs, le contexte. C’est une pratique profondément in situ. Elle implique aussi une temporalité particulière, liée à un temps d’exécution contraint et à son devenir : la fresque est vouée à évoluer, à s’altérer, jusqu’à disparaître.

À l’inverse, l’atelier offre un cadre plus neutre, qu’il faut entièrement construire. J’y ressens une plus grande liberté : les possibilités d’expérimentation sont plus ouvertes et les contraintes moins nombreuses, ce qui génère aussi davantage de questionnements. La temporalité y est différente : il n’y a plus vraiment de limite, et certaines toiles peuvent rester en cours pendant des années.

Il y a également, dans ce contexte, une recherche d’universalité et d’intemporalité, afin que les œuvres puissent exister indépendamment d’un lieu ou d’un moment précis.

Sur le plan technique, les outils s’adaptent aux processus, et même lorsqu’ils sont similaires, ils ne produisent pas les mêmes effets selon l’échelle et le support. J’ai beaucoup réfléchi à cette transition au début de ma pratique, lorsque je suis passé du mur à la toile. Aujourd’hui, j’assume pleinement cette différence : ces deux espaces développent des logiques propres, tout en se nourrissant mutuellement.

L’atelier agit comme un laboratoire qui influence en partie la composition des peintures murales, tandis que l’expérience du mur, par son échelle, son rapport au temps et son caractère éphémère, vient à son tour orienter certaines recherches en atelier.


Tes œuvres semblent trouver un équilibre entre structure et intuition. Comment navigues-tu, dans ton processus de peinture, entre contrôle et spontanéité ?

Je travaille sur plusieurs peintures à la fois, en passant rapidement de l’une à l’autre, presque sans réfléchir, afin de court-circuiter le contrôle et de laisser émerger des formes que je ne pourrais pas anticiper. Ce mode de fonctionnement me permet de solliciter l’inconscient et d’ouvrir le processus à l’imprévu.

Dès le départ, un jeu d’accumulation et de réduction se met en place : chaque geste en entraîne un autre, dans une continuité instinctive.

Dans cet élan, j’investis toute la surface de la toile, sans interruption ni véritable distance. Vers la fin de cette première phase, la fatigue peut aussi jouer un rôle : elle m’amène à prendre des décisions plus radicales, parfois inattendues. Il arrive que l’œuvre soit achevée à ce moment-là, et même parfois plus tôt, après seulement quelques interventions, lorsque je ressens une forme de justesse, voire une “perfection dans l’imperfection”. Dans ce cas, je mets la toile de côté et poursuis le travail sur les autres, en introduisant cette fois-ci des phases de recul qui nourrissent mes décisions.

Le contrôle n’est pas absent, mais il intervient dans un second temps : il ajuste, il oriente, sans jamais figer complètement ce qui s’est produit.


Dans certaines de tes peintures, on perçoit des traces d’effacement, de recouvrement ou de transformation de la matière. Quel rôle jouent ces gestes dans la construction d’une œuvre ?

Ce processus ouvre un champ de liberté très large : chaque intervention peut être recouverte, transformée ou effacée. Cela permet d'expérimenter et de faire évoluer constamment la peinture, sans être freiné par la peur de l’erreur.

Sous les couches, des formes subsistent, expérimentales, parfois proches de la lettre ou de la figuration, mais elles deviennent secondaires. Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont elles continuent d’influencer la composition, même lorsqu’elles ne sont plus visibles.

Dans ce contexte, le recouvrement joue un rôle central : il devient un véritable outil de décision. À chaque étape, la question reste la même : que conserver, que faire disparaître ?

C’est dans cette tension que l’image se forme. Elle ne résulte pas d’une accumulation, mais d’un équilibre instable entre ce qui est montré et ce qui est retiré.


Tes œuvres restent souvent ouvertes à l’interprétation. Est-ce important pour toi que le spectateur puisse projeter sa propre lecture dans tes peintures ?

Je ne suis jamais totalement sûr de ce que mes peintures évoquent dans leur résultat final. Elles portent en elles une forme d’instabilité, où une part reste toujours en suspens.

Les différentes étapes du processus influencent aussi ma propre perception : certaines images intermédiaires persistent, comme une mémoire invisible, et continuent d’agir sur la manière dont je vois la peinture. Cette expérience est forcément différente de celle d’un regard extérieur, qui ne perçoit que l’état final.

Une fois l’œuvre réalisée, elle ne m’appartient plus vraiment. Je ne peux pas, et ne souhaite pas, en imposer une lecture. Ce qui m’importe, c’est que la liberté et les questionnements qui ont accompagné sa création se prolongent dans sa perception.



 
 
 

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